Publié le 15 mars 2024

La fiabilité des médias traditionnels belges n’est pas une opinion, mais le résultat d’une architecture de confiance vérifiable.

  • Leur crédibilité repose sur des processus de validation stricts et une obligation de rectification, contrairement à la diffusion instantanée des réseaux sociaux.
  • Leurs modèles de financement, qu’ils soient publics ou privés, sont conçus pour garantir une indépendance éditoriale encadrée par un code de déontologie.

Recommandation : S’informer via ces canaux n’est pas un réflexe passéiste, mais un acte d’hygiène informationnelle essentiel pour tout citoyen souhaitant comprendre la complexité du monde.

À l’ère numérique, chaque citoyen belge se retrouve quotidiennement face à un déluge d’informations. Un flux ininterrompu où les publications virales sur Facebook, les vidéos sur TikTok et les fils de discussion sur X (anciennement Twitter) se mêlent aux articles de journaux et aux reportages télévisés. Cette cacophonie ambiante génère une question légitime et angoissante : qui croire ? L’instinct premier, souvent répété, est de « croiser ses sources » ou de « se méfier des fake news ». Si ces conseils sont louables, ils restent insuffisants car ils placent l’entière responsabilité sur le citoyen, sans lui donner les outils pour comprendre la nature même de l’information qu’il consomme.

La véritable distinction entre un contenu viral et une information journalistique ne réside pas dans sa popularité, mais dans son processus de création. La question n’est donc pas seulement de savoir s’il faut faire confiance, mais de comprendre *pourquoi* cette confiance est méritée. La clé n’est pas de diaboliser les réseaux sociaux, mais de saisir ce qui constitue l’architecture de la confiance des médias traditionnels. Cet édifice repose sur trois piliers fondamentaux : des méthodes de vérification rigoureuses, des modèles économiques transparents et un cadre déontologique contraignant, propres à l’écosystème médiatique belge.

Cet article vous propose de déconstruire ces piliers. En explorant les coulisses du journalisme en Belgique, nous verrons comment une information est validée, qui la finance, et pourquoi payer pour s’informer est devenu un acte citoyen. L’objectif est de vous fournir une grille de lecture claire pour naviguer avec discernement dans le paysage médiatique actuel.

Comment une rédaction valide-t-elle une info avant de la publier (contrairement à Facebook) ?

La différence fondamentale entre un post sur un réseau social et un article de presse réside dans ce que l’on pourrait appeler l’asymétrie de la preuve. Sur Facebook ou X, n’importe qui peut affirmer quelque chose sans avoir à le prouver ; la charge de la vérification incombe au lecteur. Dans une rédaction professionnelle, c’est l’inverse : le journaliste a l’obligation de vérifier, de recouper et de prouver chaque information avant publication. Ce processus, invisible pour le public, constitue le premier rempart contre la désinformation.

Concrètement, la validation suit un protocole strict. Les sources sont systématiquement identifiées et leur crédibilité évaluée. Une affirmation est croisée avec au moins une, et idéalement deux, autres sources indépendantes. Pour les contenus visuels, des techniques d’investigation numérique (OSINT) sont employées pour vérifier l’origine d’une photo ou d’une vidéo. En Belgique, la RTBF, via sa plateforme de fact-checking Faky, illustre parfaitement cette rigueur. Elle s’engage à contacter les auteurs d’allégations, à analyser leurs sources et à utiliser ces outils techniques, le tout en respectant les critères définis par l’International Fact-Checking Network.

Cette méthodologie n’est pas infaillible, et des erreurs peuvent survenir. Cependant, à la différence d’un contenu viral qui disparaît ou est simplement effacé, les médias traditionnels ont une obligation de rectification. Un erratum ou une correction est publié, engageant la réputation du média. Cette responsabilité est un gage de sérieux qui n’a pas d’équivalent dans l’univers éphémère et non régulé des plateformes sociales.

Votre plan d’action pour vérifier une information

  1. Points de contact : Avant toute chose, si un article vous semble douteux, contactez directement le média ou le journaliste pour demander une clarification.
  2. Collecte : Utilisez des mots-clés précis sur un moteur de recherche pour voir si des articles de fact-checking reconnus (comme ceux de Faky) ont déjà traité le sujet.
  3. Cohérence : Confrontez l’information à ce que disent d’autres sources fiables et indépendantes. Une affirmation isolée est souvent un signal d’alerte.
  4. Mémorabilité/émotion : Analysez l’URL et le ton de l’article. Une syntaxe étrange, un titre sensationnaliste ou un fort appel à l’émotion doit inciter à la plus grande prudence.
  5. Plan d’intégration : Utilisez la recherche par « image inversée » sur des outils comme Google Images ou TinEye pour retrouver la source originale d’une photo et son contexte initial.

Médias publics vs privés : qui finance l’info que vous consommez en Belgique ?

L’adage « celui qui paie commande » est souvent évoqué pour jeter le discrédit sur les médias. Il est donc crucial de comprendre qui finance l’information en Belgique pour évaluer son indépendance potentielle. Notre écosystème médiatique repose sur deux modèles principaux : les médias de service public (comme la RTBF et la VRT) et les médias privés (comme les journaux Le Soir, La Libre, ou les chaînes RTL-TVI).

Les médias publics sont principalement financés par une dotation de l’État, votée par les parlements des Communautés. Leur mission, définie dans un contrat de gestion, est d’informer, d’éduquer et de divertir, en s’adressant à tous les publics sans pression commerciale directe. Cette structure vise à garantir une indépendance éditoriale vis-à-vis des annonceurs. Ce modèle semble porter ses fruits en matière de confiance, puisque selon le Reuters Institute, le site Info de la RTBF reste premier du classement avec 65% de confiance de la part du public belge francophone. Les médias privés, quant à eux, dépendent de revenus mixtes : la publicité, la vente au numéro et, de plus en plus, les abonnements numériques. Leur indépendance se joue dans l’équilibre entre la nécessité de plaire à un lectorat pour vendre et le devoir de ne pas céder aux pressions des annonceurs.

Comprendre le paysage global de la consommation médiatique est essentiel. Le tableau suivant, basé sur les données du CIM, montre comment les Belges interagissent avec les différents types de médias, soulignant l’omniprésence de la vidéo et d’Internet, canaux où cohabitent information vérifiée et contenus non régulés.

Consommation des médias en Belgique (2024)
Type de média Taux d’utilisation quotidien Évolution (vs 2023)
Vidéo (tous formats) 97% Stable
Internet 93% Léger recul
Audio 85% Léger recul
TV en direct 75% -5%

L’erreur de ne s’informer que par des sources qui confirment votre opinion

L’un des plus grands dangers de l’ère numérique n’est pas tant le manque d’information que son abondance personnalisée. Les algorithmes des réseaux sociaux et des moteurs de recherche sont conçus pour nous présenter du contenu susceptible de nous plaire, afin de maximiser notre temps d’engagement. Le résultat est la création de ce que l’on nomme des « bulles de filtres » ou des « chambres d’écho » : des espaces numériques où nous ne sommes exposés qu’à des opinions et des informations qui renforcent nos propres croyances.

S’enfermer volontairement ou non dans cet écosystème informationnel est une erreur fondamentale. Cela ne nous rend pas mieux informés, mais simplement plus convaincus de ce que nous pensions déjà. Cette polarisation atrophie notre esprit critique et nous rend vulnérables à la manipulation. Un média traditionnel de qualité a pour mission de briser cette bulle en présentant une pluralité de points de vue, y compris ceux qui nous dérangent. Il doit rapporter les faits, même s’ils contredisent le récit qui nous arrange.

Personne isolée dans une bulle transparente, métaphore de la bulle de filtre informationnelle sur les réseaux sociaux.

Ce phénomène de bulle se manifeste de manière frappante en Belgique, au sein même de ses communautés linguistiques. Une étude révèle un écart de confiance significatif, avec 35% de confiance dans les médias côté francophone contre 51% en Flandre. Cet écart ne s’explique pas uniquement par la qualité des médias, mais aussi par des cultures politiques et des écosystèmes informationnels distincts qui façonnent des perceptions différentes de la même réalité. C’est la preuve que même à l’échelle d’un pays, s’informer uniquement via son propre « filtre » culturel ou linguistique peut créer des réalités parallèles.

Format long ou breaking news : quel format aide vraiment à comprendre le monde ?

Le flux constant des réseaux sociaux nous a habitués à une information fragmentée, instantanée et émotionnelle : la « breaking news ». Si ce format est utile pour signaler un événement en temps réel, il est profondément insuffisant pour en comprendre les causes, les contextes et les conséquences. Pris dans ce tourbillon, le citoyen risque une « fatigue informationnelle », un sentiment d’impuissance face à un monde perçu comme une succession de crises chaotiques. Ce n’est pas un hasard si, selon le Reuters Institute, 39% de la population déclare éviter l’actualité parfois ou souvent en 2024.

Face à cette saturation, le format long (enquête, reportage, analyse, documentaire) proposé par les médias traditionnels offre un antidote essentiel. Il prend le temps de la nuance, de l’explication et de la mise en perspective. Là où une notification « breaking news » annonce une manifestation, un reportage de fond en expliquera les racines sociales et économiques. Là où un tweet dénonce un problème, une enquête identifiera les responsables et proposera des solutions. Ce type de contenu demande un effort d’attention plus soutenu de la part du lecteur, mais c’est cet effort qui permet de transformer une information brute en véritable connaissance.

Il semble d’ailleurs qu’une partie du public belge commence à prendre ses distances avec l’information-snack des réseaux sociaux. Une étude sur les habitudes des Belges montre qu’à l’exception de TikTok, les principaux réseaux sont en recul pour l’accès à l’information. Cette tendance suggère un besoin croissant de formats plus riches et plus structurés pour véritablement appréhender la complexité du monde, un besoin que seuls les médias dotés de ressources pour produire du contenu de fond peuvent satisfaire.

Pourquoi payer pour de l’info est un acte citoyen ?

Dans un monde numérique où la gratuité est la norme, l’idée de payer pour de l’information peut sembler contre-intuitive. Pourtant, c’est peut-être l’un des gestes les plus importants qu’un citoyen puisse faire pour garantir la qualité et l’indépendance de l’information qu’il consomme. Le modèle économique basé sur la publicité et la collecte de données, qui prévaut sur les plateformes gratuites, transforme le lecteur en produit. Le but n’est plus d’informer au mieux, mais de capter l’attention le plus longtemps possible, souvent en privilégiant le sensationnalisme et la polarisation.

Payer pour un abonnement inverse cette dynamique. Le média devient redevable non plus à des annonceurs, mais à ses lecteurs. Sa priorité absolue est de fournir une information de si haute qualité que le lecteur jugera utile de renouveler son soutien financier. Cet « investissement citoyen » finance le journalisme d’enquête qui demande du temps et des ressources, les correspondants à l’étranger, et la vérification rigoureuse des faits. Il soutient une « architecture de la confiance » qui a un coût. Comme le souligne une étude, la majorité du public attend des médias que l’information soit juste, exacte et qu’elle évite le sensationnalisme.

Ce paiement finance également des organes d’autorégulation essentiels, comme le Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) en Belgique francophone et germanophone. Cette instance indépendante, financée par la profession, veille au respect des règles éthiques. Tout citoyen qui s’estime lésé par un article ou un reportage peut y déposer une plainte gratuitement. Le CDJ agit comme un garde-fou, garantissant que les droits du public sont respectés et que les journalistes sont tenus responsables de leur travail. C’est un mécanisme de protection pour le citoyen que l’écosystème des réseaux sociaux, par nature, ne peut offrir.

L’erreur de croire que la vie des autres est aussi parfaite que leur feed

Les réseaux sociaux sont devenus des vitrines où chacun met en scène une version idéalisée de sa vie. Les voyages exotiques, les réussites professionnelles et les moments de bonheur parfait s’y affichent sans les doutes, les échecs et la banalité du quotidien. Cette curation constante crée une distorsion de la réalité, où la vie des autres semble infiniment plus accomplie que la nôtre. C’est une erreur de prendre cette façade pour la réalité, mais c’est une erreur que nous faisons tous, à des degrés divers.

Un parallèle intéressant peut être tracé avec la perception du monde journalistique. De la même manière qu’un feed Instagram semble parfait, certains citoyens perçoivent les journalistes comme appartenant à une élite déconnectée de leurs préoccupations. Une enquête de l’Institut Solidaris révèle que seulement 33% des Belges estiment que les journalistes restent connectés à ce que vivent réellement les gens. Cette perception d’une « tour d’ivoire médiatique » est un défi majeur pour la profession et alimente la méfiance.

Cependant, là où la comparaison s’arrête, c’est que la réalité du travail journalistique est bien plus complexe et soumise à des pressions externes que ne le laisse paraître un journal télévisé. La même enquête Solidaris montre que si 68% des Belges reconnaissent que les médias subissent des pressions politiques, seulement 31% pensent que les journalistes y résistent réellement. Loin d’une image parfaite, le journaliste évolue dans un champ de tensions, cherchant à préserver son intégrité face à des contraintes économiques et politiques. Reconnaître cette complexité, c’est humaniser la profession et la regarder non pas comme un oracle infaillible, mais comme un acteur essentiel, avec ses forces et ses faiblesses, dans le débat démocratique.

Sentiment d’insécurité vs chiffres de la criminalité : le grand écart

L’un des exemples les plus frappants de la divergence entre la perception façonnée par les flux d’information et la réalité factuelle est le sentiment d’insécurité. La diffusion virale de vidéos d’agressions ou de faits divers isolés, notamment sur des plateformes massives, peut créer l’impression d’une explosion de la criminalité, même lorsque les statistiques officielles montrent une tendance stable ou à la baisse. Le cerveau humain est plus marqué par une histoire émotionnelle et visuelle que par un tableau de chiffres abstraits.

Des plateformes comme YouTube, qui, selon le CIM, est utilisée par 66% des Belges, jouent un rôle majeur dans cette amplification. Leurs algorithmes peuvent favoriser la diffusion de contenus choquants car ils génèrent de fortes réactions et, par conséquent, de l’engagement. Le résultat est un grand écart entre le sentiment d’insécurité ressenti par la population et les données objectives sur la criminalité. Cela peut avoir des conséquences politiques et sociales importantes, influençant les votes et attisant les tensions sociales sur la base d’une perception erronée.

Une loupe examinant des documents, symbolisant le travail de vérification et d'analyse des faits par les journalistes.

C’est précisément ici que le rôle du journalisme traditionnel prend tout son sens. Sa mission n’est pas de nier le sentiment des gens, mais de le contextualiser. Un média crédible rapportera le fait divers, mais il le mettra en perspective avec les statistiques globales. Il interrogera des experts, comme des criminologues ou des sociologues, pour expliquer les dynamiques de fond. Il donnera la parole aux forces de l’ordre et aux acteurs de terrain. En d’autres termes, il utilise la loupe de l’analyse factuelle pour éclairer le brouillard de l’émotion. Il ne dit pas « votre peur est illégitime », mais « voici les faits qui permettent de comprendre cette peur et de la nuancer ».

À retenir

  • La crédibilité des médias traditionnels belges ne vient pas de leur nom, mais de processus vérifiables : fact-checking, droit de réponse et déontologie.
  • Payer pour s’informer n’est pas une dépense, mais un investissement citoyen qui finance l’indépendance, la qualité et les mécanismes de contrôle comme le CDJ.
  • Face à la fatigue informationnelle générée par les flux instantanés, les formats longs (enquêtes, reportages) sont essentiels pour apporter le contexte nécessaire à la compréhension du monde.

Pourquoi s’abonner à un journal belge (Le Soir, La Libre) est-il rentable pour votre culture générale ?

Au terme de cette analyse, une conclusion s’impose : dans un écosystème informationnel bruyant et fragmenté, la confiance ne peut être un acte de foi aveugle. Elle doit se fonder sur une compréhension des mécanismes qui garantissent la qualité et la fiabilité de l’information. Nous avons vu que les médias traditionnels belges, loin d’être parfaits, sont bâtis sur une architecture de la confiance : des protocoles de vérification, des modèles économiques qui les rendent redevables à leur public, et des cadres déontologiques qui les obligent à rendre des comptes.

S’abonner à un journal comme Le Soir, La Libre, L’Écho ou tout autre média de qualité n’est donc pas un geste anodin ou désuet. C’est un choix délibéré de privilégier la profondeur sur la superficialité, le contexte sur le sensationnalisme, et la vérification sur la viralité. C’est choisir d’investir dans sa propre « hygiène informationnelle ». Cette démarche est « rentable » non pas au sens financier, mais au sens intellectuel et citoyen. Elle enrichit votre culture générale en vous donnant accès à des analyses nuancées, des enquêtes de fond et une pluralité de points de vue qui brisent les murs de votre bulle de filtres.

Soutenir un média, c’est aussi soutenir un pilier de la démocratie. C’est permettre à des journalistes de continuer à jouer leur rôle de « quatrième pouvoir » : enquêter sur les puissants, demander des comptes et éclairer les débats publics. Face à la marée de la désinformation, qui prospère sur la gratuité et l’opacité, chaque abonnement est un vote en faveur d’un espace public plus sain et mieux informé.

Pour passer de la consommation passive à une participation active à la qualité du débat public, l’étape suivante consiste à soutenir un média local dont vous respectez le travail et la déontologie.

Rédigé par Thomas Vandame, Historien de l'art et chroniqueur culturel bruxellois, familier des maisons de vente aux enchères et des coulisses des grands festivals. Il guide les amateurs pour vivre la culture sans se ruiner.